DOMINIQUE DE VILLEPIN ET LES RELATIONS INTERNATIONALES L’algérie dans la cité des hommes

Publié le par Vivre Ensemble

Ancien élu Gaulliste de Villepinte 93


L’ancien Premier ministre de Jacques Chirac diagnostique l’état du monde, propose des pistes de réflexion et même des solutions aux problèmes les plus graves auxquels l’humanité est confrontée.

Les quelques remarques qui suivent s’inspirent du remarquable essai que l’on doit à l’ancien Premier ministre français sous la présidence de Jacques Chirac entre 2005 et 2007, Dominique de Villepin (ci-après DdV). Il s’agit de La Cité des hommes paru en juin 2009, aux éditions Plon. L’auteur qui fut également secrétaire général de l’Elysée (1995-2002), puis ministre des Affaires étrangères (2002-2004) et ministre de l’Intérieur (2004-2005) diagnostique l’état du monde, propose des pistes de réflexion et même des solutions concrètes aux problèmes les plus graves auxquels l’humanité entière est confrontée, qu’il s’agisse du réchauffement climatique, de l’avenir du modèle industriel actuel, des migrations, des conflits régionaux, de la pauvreté ou encore de l’accentuation des différentiations sociales entre pays prospères et pays en développement et celles qui parcourent chacun des Etats. L’auteur structure son essai en six chapitres: le tremblement du monde, le temps de la responsabilité, le défi de la paix, l’urgence de la justice, l’épreuve de solidarité et l’audace de l’indépendance. Il appelle en guise de conclusion à un nouvel esprit du monde. L’Algérie est directement concernée par l’état des lieux que dresse DdV car son destin s’inscrit en totalité dans les mutations géostratégiques et les transformations économiques et culturelles qui se produisent aujourd’hui et dessinent les contours d’un nouvel ordre mondial dans lequel l’interdépendance des Etats et des sociétés sera plus forte, les ressources plus rares et les aspirations des peuples à plus de liberté et de justice plus grandes. Il est évident que notre pays ne pèse pas suffisamment pour être intimement associé à une gouvernance mondiale (politique et économique) ni pour influer sur la résolution des conflits régionaux qui se déroulent dans sa périphérie proche ou lointaine. Il n’a pas vocation à assurer le leadership ni du monde arabe ni de l’Afrique et il ne peut davantage s’imposer comme une puissance régionale, à cause des retards qu’il accumule sur les plans économique et culturel au profit des ses voisins immédiats. Enfin, le caractère foncièrement rentier de son économie ne le qualifie guère avant très longtemps, en tout cas, à devenir une force de proposition pour les Etats qui se complaisent dans le statu quo et subissent impuissants la mondialisation libérale. Pour DdV, les Etats continueront à exercer un rôle majeur dans les relations internationales et pour la transformation de l’ordre interne des sociétés. Certes, les autres acteurs de la mondialisation que sont les ONG, les entreprises et les mouvements transnationaux marqueront de leur sceau les mutations à venir. Mais, in fine, c’est l’Etat qui sera appelé à remodeler l’ordre entropique qui prévaut aujourd’hui.
Nous limiterons volontiers l’analyse de l’ouvrage de DdV qui constitue une véritable doctrine des relations internationales, prolongeant celle élaborée par le très éminent Directeur général de l’Ifri, Thierry de Montbrial, dans son ouvrage historique L’action et le système du monde, dans lequel ce dernier expose et définit la praxéologie (ou la science de l’action). Quelles leçons utiles pour l’Algérie est-il possible de tirer du programme d’action élaboré par l’ancien Premier ministre français, grâce non seulement à sa parfaite connaissance de la gestion des affaires de l‘Etat mais aussi aux plusieurs tours du monde qu’il a effectués et qui lui ont permis de prendre la mesure, in situ, de l’état des lieux de la planète, des transformations profondes que sa survie même commande d’accomplir au plus vite et aussi de l’impasse dans laquelle risquent de s’empêtrer les Etats qui refuseront jusqu’au bout les adaptations indispensables? Dans l’ouvrage de DdV, on ne retiendra que les interpellations qui pourraient concerner, à un titre ou à un autre, l’Algérie, car pour l’essentiel, l’auteur s’adresse aux puissances occidentales, au système des NU et aux forces du marché. Il s’abstient du reste d’accabler les pays en développement, tout en affirmant que la colonisation qui les a asservis des décennies durant ne constitue pas la cause actuelle de leur stagnation. Nous avons arbitrairement privilégié les points suivants: le citoyen monde, l’Etat stratège et l’audace de l’indépendance.

Le citoyen monde
Dans son ouvrage, l’auteur stigmatise «le détournement de la culture comme élément de résistance identitaire» et s’inquiète du «développement de l’islamisme dans le monde arabe», avant de souligner avec justesse que «les modérés, ceux qui veulent associer droits de la personne, démocratie et islam, ont été discrédités, et, dans certains cas, persécutés. L’enseignement s’est rigidifié, rendant plus difficile l’assimilation de connaissances venues d’ailleurs. Les traductions se sont taries, étiolant un peu plus une tradition littéraire et poétique foisonnante, à présent tenue sous le boisseau» (p.57).
C’est toute la problématique de la nature du système d’éducation, de la fonction du religieux plus que de sa place dans la société qui est ainsi soulevée. L’identité du peuple algérien est une identité plurielle, en ce sens qu’elle ne saurait se ramener à l’héritage arabo-musulman. Elle incorpore la berbérité (tout comme au Maroc), l’appartenance à la Méditerranée occidentale, et le legs socioculturel transmis par la colonisation française. Pour faire face aux défis du futur, il faudrait que l’Algérie soit capable d’assumer complètement la pluralité de son identité, s’imprégner des valeurs qui ont permis à l’Humanité d’accomplir tant de progrès dans les domaines des sciences et des techniques et s’inspirer utilement des pays comparables qui l’ont précédée sur la voie de l’indépendance et de l’insertion dans l’économie monde. DdV souligne qu’il faut à l’Occident «reconnaître la polyphonie du monde, contribuer à la nourrir sans prétendre y dominer, prendre au sérieux les cultures et les mémoires, lire et écouter les nouveaux savoirs qui se constituent en dehors de lui». (p.59).
L’Algérie peut-elle apporter sa contribution au dialogue des civilisations? La question est ardue, car notre pays doit d’abord surmonter ses propres contradictions en la matière. On peut dire, en schématisant, qu’il y a d’un côté un fondamentalisme religieux (le salafisme) qui définit le religieux en opposition à la culture algérienne traditionnelle, les origines et les fondements de la religion musulmane passant à la trappe, au seul profit des hadiths du Prophète (QSSSL). De l’autre côté, le contexte global de sécularisation de l’espace public qui est autant favorisé par les mutations propres de la société algérienne (libération de la femme par l’éducation et par le travail) que par le mimétisme des modèles de consommation occidentaux et leur diffusion grâce aux Ntic, pousse à l’émergence d’une culture profane qui est considérée comme quasiment une culture païenne par les fondamentalistes. Il se produit ainsi une sorte de découplage de la norme religieuse par rapport à la norme sociale. Le danger, en Algérie, ne provient pas, à la différence de ce qui se constate dans l’Occident déchristianisé, de l’absence du savoir religieux de la part de la culture profane (même si celle-ci existe largement), mais de la volonté du religieux de nier totalement le profane. Ce faisant, c’est toute la démocratie qui risque de se trouver prise en otage par le revivalisme salafiste auquel, par ailleurs, le pouvoir est tenté de donner des gages (économie de bazar, arabisation de l’enseignement au rabais, refus d’adopter le week-end universel). Ce revivalisme n’a certes pas vocation à se transfigurer en force politique dotée d’un projet de société, comme cela était le cas de l’ex-FIS dans les années 1980 et 1990. Mais l’on ne saurait exclure qu’une course de vitesse soit engagée entre deux représentations de l’Islam en Algérie.

De l’Etat gendarme à l’Etat stratège
Pour DdV, «le siècle à venir ne se passera pas des Etats et devrait même, la crise aidant, leur accorder un rôle de plus en plus grand. C’est autour d’eux que s’articulera, en définitive, la nouvelle géographie du monde. Leur hiérarchie va être bouleversée, en fonction de quatre critères: le nombre, l’espace, la cohésion et la réactivité». (p.62) Ni le nombre certes relatif (35 millions d’habitants) ni l’espace (2.381.741 km²) ne manquent à notre pays. Mais la cohésion et la réactivité font défaut à l’Algérie. La cohésion a toujours manqué à la société algérienne, ensemble composite et fragmenté tout au long de l’histoire. Le jacobinisme autoritaire du Président Boumediène n’y a laissé que peu de stigmates. Cette cohésion est aujourd’hui mise à mal par l’absence d’un pacte social interne et l’absence de consensus sur les principales questions de société. S’agissant de la réactivité, DdV écrit que «les Etats qui l’emporteront seront ceux qui disposeront d’une administration adaptée au siècle à venir». «Cette administration devra être souple et concentrée sur l’essentiel (...)». Et de poursuivre: «Les Etats plus jeunes ont des systèmes administratifs souvent anarchiques, mélangeant niveaux de compétences et domaines d’intervention. Ces administrations-là devront se renforcer au profit d’une culture du service public qui leur fait aujourd’hui défaut. Le défi est pour eux de répondre en même temps, à d’immenses besoins et de refuser la corruption comme la mainmise de groupes ou de clans qui détournent la puissance publique à leur profit» (p.68).
Le président de la République algérienne a engagé depuis 1999 un certain nombre de réformes dites réformes de l’Etat (éducation, justice, lutte contre la corruption, adaptation de nos administrations aux exigences de l’économie de marché) qui peinent à aboutir. Le Président n’en est pas personnellement responsable et probablement a-t-il tout fait pour lutter contre l’inertie des structures et la primauté des intérêts claniques et catégoriels sur l’intérêt général. Pis, on constate chaque année une régression de la qualité de la gouvernance mais, malgré tout, on se raccroche à l’espoir, qu’à partir de 2010, comme l’a déclaré notre Premier ministre, Ahmed Ouyahia, «rien ne sera plus comme avant». On ne voit pas vraiment de quelle baguette magique l’Exécutif compte se doter pour conjurer les périls qui menacent la maison Algérie mais l’honnêteté commande de reconnaître que la LFC pour 2009 va indéniablement dans le bon sens pour ce qui est de l’assainissement des affaires publiques et la lutte contre les principales formes de la délinquance financière. En revanche, il y a certainement problème en ce qui concerne notre gestion des relations internationales économiques. L’Algérie est bien un Etat souverain. Cela ne signifie pas qu’elle doive s’engager avec légèreté dans la conclusion d’accords interétatiques dont la violation par elle met en jeu sa responsabilité internationale. L’Algérie avait-elle les moyens de conclure près de 45 conventions bilatérales de protection des investissements qui prévoient toutes le libre transfert des capitaux sans restriction aucune. Avait-elle les moyens de conclure près de 30 conventions bilatérales (dont toutes ne sont pas en vigueur, il est vrai) de non double imposition, sachant que les seuls bénéficiaires en seraient les investisseurs étrangers puisque notre pays, à l’exception de Sonatrach, n’investit pas à l’étranger? Qu’on le veuille ou non, la LFC pour 2009 malmène le contenu des conventions bilatérales de protection des investissements conclues antérieurement, lesquelles comportent toutes une clause de stabilisation du droit applicable en faveur de l’investisseur. Enfin était-il raisonnable de se lier par deux accords de libre - échange poussant très loin le démantèlement tarifaire, et s’aviser quelque temps plus tard, que ce n’était pas là le meilleur moyen de promouvoir les PME locales et de préserver l’emploi? Pour reprendre le paradigme de DdV sur l’Etat, le manque de réactivité de notre pays aux défis des échanges internationaux apparaît sur fond d’improvisation et de dictature aveugle du court terme.

L’audace de l’indépendance
DdV se pose la question de savoir: «Quel sens a encore l’indépendance des Etats face à la mondialisation? Si leur souveraineté doit prendre en compte des contraintes lourdes et nombreuses, leur légitimité appuyée sur des identités fortes et plus nécessaires que jamais pour faire vivre nos principes communs et organiser le monde de demain. L’indépendance est un principe actif, mobilisateur dans une communauté internationale à construire et non à subir, née d’une indépendance accrue.» (p.193)
S’agissant de l’Algérie, celle-ci ne pourra prétendre à l’indépendance que si ses élites dirigeantes, à défaut d’être légitimées par le suffrage universel, poursuivront la défense de l’intérêt général et constitueront des modèles sur le plan moral pour les jeunes générations. L’Algérie ne sera indépendante que du jour où aucune officine étrangère n’imposera ses fidéicommis au sein de l’appareil de l’Etat à des fins dont on peut présumer qu’elles sont étrangères à l’intérêt supérieur du pays. Enfin, l’Algérie ne pourra s’imposer comme Etat indépendant que si ses dirigeants se donnent les moyens de rompre, et dans les meilleurs délais, avec la logique rentière, au moment surtout où les revenus pétroliers s’érodent et où l’absence de diversification de l’appareil de production nous expose à une forte dépendance alimentaire, technologique et industrielle. C’est au président de la République, au gouvernement et aux autres centres de décision qui n’apparaissent pas en première ligne, d’oeuvrer pour que l’Algérie se donne les moyens d’une véritable indépendance dans le respect des engagements pris à l’égard des autres Etats et de ceux pris à l’égard des acteurs économiques qu’elle s’est donné comme partenaires.


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