Attentat de Karachi: ce que François Léotard a révélé aux députés !

Publié le par Agir Ensemble

L'audition n'aura duré que cinquante-cinq minutes, mais elle s'est terminée par un«sentiment personnel»qui est tout sauf anodin. L'ancien ministre de la défense François Léotard a expliqué, le 7 décembre 2009, aux membres de la mission d'information parlementaire sur l'affaire de Karachi que, selon lui, l'attentat qui a coûté la vie à onze ouvriers français de la Direction des constructions navales (DCN), le 8 mai 2002, était«une vengeance de personnes n'ayant pas touché leur part de commissions» au Pakistan. Pour M. Léotard, la piste menant à Al-Qaïda est«peu probable».


Ministre de la défense en 1994, au moment de la signature du contrat Agosta –la vente de trois sous-marins au Pakistan par le gouvernement Balladur–, sur lequel travaillaient les victimes de l'attentat de Karachi, François Léotard a toutefois exclu que des rétrocommissions aient pu être versées en France à des responsables politiques en marge de ce marché d'armement de 826 millions d'euros.«M. Edouard Balladur était intransigeant sur le respect de la légalité et des procédures»,a-t-il déclaré.


Mediapart publie ci-dessous l'intégralité du procès-verbal de l'audition de M. Léotard, dont l'hebdomadaireLe Point avait déjà livré des extraits en juin dernier.

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Le président de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer, s'étant refusé à communiquer l'audition de M. Léotard, comme toutes celles de la mission parlementaire, au juge Marc Trévidic, qui enquête sur les causes de l'attentat de Karachi, un député communiste, Jean-Jacques Candelier, membre de la commission de la défense nationale, a bravé l'interdiction et livré au magistrat, le 1er décembre, l'ensemble des procès-verbaux en question.


M. Léotard fut l'une des rares personnes interrogées à attribuer l'attentat de Karachi à un non versement de commissions.  

 

N. Bazire

N. Bazire© Reuters

 

Contrairement à lui, le directeur du cabinet du premier ministre Edouard Balladur (1993-1995), Nicolas Bazire, a ainsi estimé pour sa part qu'il était

 «peu probable que les intermédiaires proches du pouvoir, en place en 1994, déclenchent un attentat sept ans après pour le non versement de (...) commissions».


En revanche, comme François Léotard, Nicolas Bazire, qui fut aussi le directeur de la campagne présidentielle malheureuse d'Edouard Balladur, a balayé d'un revers de manche les soupçons de rétrocommissions. «Je juge probable le versement de commissions à la signature,  a-t-il observé,mais impossible, car immoral et inutile, le versement de rétrocommissions. Les scénarios évoqués par la presse de versement en espèces de rétrocommissions sont totalement incroyables.»


Face aux députés, François Léotard a d'abord expliqué les raisons qui l'ont poussé à signer le contrat Agosta avec Islamabad: «Je tenais au contrat avec le Pakistan pour des raisons d'emplois. Il y avait un large consensus autour de ce contrat entre militaires, dirigeants de la DCN et de la DGA(Délégation générale de l'armement).»


«La situation diplomatique permettait sa signature. Certes le Pakistan et l'Inde étaient toujours en conflit larvé, mais il n'y avait pas de crise majeure entre eux. Mon interlocutrice était Mme Bhutto (à l'époque premier ministre), que j'ai rencontrée à Karachi», a-t-il ajouté. Plusieurs témoignages d'anciens responsables de l'armement français recueillis par le juge Trévidic font aujourd'hui état d'une vaste corruption du clan Bhutto en amont de la signature du contrat Agosta.


Questionné sur le versement de commissions, l'ancien ministre de la défense a affirmé: «Je ne pense pas que nous ayons dérogé à la loi. Dans de telles négociations apparaissent toujours des gens qui se présentent comme des intermédiaires. Ces derniers ont rencontré mes collaborateurs, ainsi que ceux du président de la République et du premier ministre.»

 

En ce qui concerne ses «collaborateurs» en relation avec les intermédiaires,M. Léotard a cité plusieurs noms: François Lépine, qui était son directeur de cabinet, le général Mercier, son conseiller Renaud Donnedieu de Vabres (futur ministre de la culture) et Hervé Morin, conseiller parlementaire et ancien ministre de la défense du gouvernement Fillon.


Egalement interrogé par la mission parlementaire, Renaud Donnedieu de Vabres a confirmé connaître deux intermédiaires du contrat Agosta, Ziad Takieddine et son associé de l'époque, Abdul Rahman El-Assir. «Oui, je connais Takieddine et El-Assir (...) Ils étaient des interlocuteurs dans la négociation du contrat», a-t-il affirmé aux députés.

 

Au sujet de ces fameux intermédiaires, M. Léotard ne se souvient, quant à lui, que du seul Ziad Takieddine. Or, c'est précisément sur cet homme d'affaires, arrivé dans les négociations du contrat Agosta alors qu'elles étaient bouclées, que pèsent aujourd'hui les soupçons de versement de rétrocommissions au profit des balladuriens de l'époque.


Plusieurs témoignages d'anciens cadres de la DCN désignent M. Takieddine comme un intermédiaire imposé à la dernière minute dans le contrat Agosta par le cabinet de François Léotard.

Ce dernier a pour sa part affirmé à la mission d'information parlementaire que les intermédiaires, dont M. Takieddine, qui nie aujourd'hui son intervention dans le contrat alors que de nombreux témoignages et documents attestent du contraire, «étaient recommandés par le gouvernement pakistanais». «Mais ils faisaient l'objet de vérifications par les services de renseignement français, qui attestaient de leur fiabilité», a-t-il précisé.


Interrogé en toute fin d'audition sur les auteurs de l'attentat de Karachi, François Léotard a finalement répondu: «Soit c'est Al-Qaïda, mais cela me paraît peu probable compte tenu de la nature des explosifs utilisés (de la TNT militaire), soit c'est une vengeance de personnes n'ayant pas touché leur part de commissions. Je penche personnellement –mais c'est juste un sentiment– pour la deuxième hypothèse.» L'ancien ministre de la défense n'a toutefois pas dit sur quels éléments précis il fondait son «sentiment».


«Quant à un lien avec d'éventuelles rétrocommissions, je n'y crois pas une seconde. Le ministère du budget avait un représentant à chaque réunion», a lâché M. Léotard.

Entre 1993 et 1995, le ministre du budget était un certain Nicolas Sarkozy.

 

 

 

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